Le soutien, mis à l’honneur récemment dans les milieux officiels, amène Jeannette Le Bohec à se poser des questions sur son sens profond, sur ce qu’il représente pour les enfants qui le subissent. Son questionnement ne peut manquer de secouer les pédagogues respectueux de la personnalité des enfants qui leur sont confiés.
J’ai remarqué que la réforme Haby ne parlait de « soutien » que pour le français, les maths, les langues. On ne soutient pas en éducation corporelle, artistique, manuelle, relationnelle, sociale.
C’est là une des caractéristiques de l’école actuelle : sélectionner les matières techniciennes.
La première rupture avec cette école passerait par l’abandon des privilèges exorbitants accordés à ces disciplines et donc par l’abandon de tout « soutien ». Car tout serait reconnu comme nécessaire. Sous un aspect humanitaire, le mot « soutien » cache une action réactionnaire, démagogique et pernicieuse.
Il permet aux maîtres de se défendre face à tous, mais aux dépens de l’enfant. Avec les attaques que nous subissons actuellement, il faudrait de l’héroïsme ou de l’inconscience pour ne pas le faire. Mais alors, quand et comment romprons-nous avec l’école technicienne pour l’école du goût à vivre ?
Le soutien crée une ségrégation dans la classe : perçue par les enfants, soulignée par les parents et par les enfants, elle handicape encore plus.
Par le « soutien » nous nous attaquons à une tentative d’autonomie de l’enfant. Nous brisons son refus, sans en chercher les causes. Et si nous réussissons dans notre tentative, qui dira :
— Où se portera alors le refus (santé ? équilibre ?) et que deviennent les enfants qu’on a ainsi forcés, écrasés, même s’ils avaient été conditionnés à devenir consentants ? — Ce que nous avons détruit ?
Ce que nous appelons semi-échec et qu’on veut transformer en réussite dans un domaine décidé par l’adulte, n’est-ce pas plutôt le signe que l’enfant est en train de se construire ailleurs. L’absence de maturité que l’on évoque souvent ne serait-elle pas l’indication que l’enfant est en train d’emprunter d’autres chemins que ceux qu’on veut lui assigner.
Dans l’idéal, il n’y aurait pas d’apprentissage de la lecture, ou des maths, ou des langues dans le sens habituel du terme. Il n’y aurait même plus de méthodes naturalisées de lecture ou de maths, il y aurait le développement global d’un enfant. Les apprentissages-outils s’y faisant accessoirement, en leur temps, sans y accoler des étiquettes de réussite ou d’échec dans un courant de vie d’où toute scolastique serait exclue.
L’apprentissage de la lecture considéré comme fondement de la scolarité est une erreur caractéristique.
Le milieu-classe devrait disparaître. La demande des familles se considérant comme propriétaires de l’enfant ne s’y exercerait plus (alors qu’on est en train de donner beaucoup de pouvoirs à la famille). L’éducation ne peut se faire que dans un grand groupe, riche du soutien implicite de son vécu réel. Les enfants n’y seraient pas considérés (ainsi que le fait la famille) comme des individus à privilégier mais comme les membres d’un groupe développant leurs particularités propres et bénéficiant de celles des autres. Il n’y aurait plus les verbo-conceptuels, les manuels et les sensibles (dont il n’est jamais question). Plus de pouvoir par le « savoir ». Toute compétence serait un savoir et la vie dite « active » prendrait toutes ces compétences en compte.
On n’aurait plus besoin de rééduquer la vue, l’ouïe en vue de la lecture et des maths comme on le fait en maternelle car tous les sens se développeraient de nouveau, si la vie redevenait naturelle.
On n’aurait plus besoin de fabriquer la conscience du « schéma corporel », de retrouver le sens perdu de l’espace III. C’est tragique que l’école en soit arrivée à tenter de reconstruire l’enfant. À tenter seulement car on ne met pas de pièces sur de la matière vivante.
Est-ce trop rêver ?
Je ne comprends pas : tout le monde veut donner l’égalité des chances aux enfants. Dans l’état actuel des choses c’est impossible. C’est évident qu’ils ne deviendront pas tous de bons élèves de terminale C (et même si cela était, que deviendraient ces bacheliers C ?).
Mais si la chance d’un enfant c’était d’échapper à la lecture imposée coûte que coûte à un âge où il la refuse ?
Et si sa chance c’était qu’on ne « veuille » pas pour lui, en fonction de valeurs qui seront bientôt caduques ?
Et si sa chance c’était qu’on lui laisse la paix... et qu’on laisse un peu les enfants vivre à leur façon, dans un milieu riche pour qu’ils ne deviennent pas tous des bien-alignés, des bien-insérés, des dominants ou des dominés ?
Et si leur chance c’était que les valeurs pernicieuses actuelles de la société, déjà légèrement ébranlées ne continuent à subir la transformation absolument nécessaire ?
« Soutenir » sous-entend qu’on considère qu’on peut faire de tous les enfants les premiers ex-aequo de la compétition pour un métier lucratif, plaisant, prestigieux.
Or c’est impossible.
Il faut changer la hiérarchie des métiers.
Le soutien est une tromperie dans une société où chacun sauve d’abord sa peau.
Le soutien est réactionnaire dans une société réactionnaire.
Jeannette LE BOHEC, Le Bas-Champ, 58500 Parthenay-en-Bretagne
Article paru dans l’Éducateur n°11, mars 1978, pages 2-3