Je viens de relire la B.E.M. d’Élise Freinet : « Dessins et peintures d’enfants » (1962). J’y ai redécouvert des idées simples, mais révolutionnaires pour l’époque, et des conseils pratiques dont, comme beaucoup d’autres, je me suis trouvée bien dans mes classes multicours (CP-CE1-CE2) de Trégastel (22) et de Saint-Gilles (35).
Plutôt qu’un texte élaboré, il s’agit de notes un peu dispersées, un peu répétitives qui ont dû être hâtivement jetées sur le papier et rassemblées par une personne qui disposait de peu de temps et dont le principal souci était d’inciter les camarades à aller au plus vite de l’avant. Elles n’en constituent pas moins un témoignage de la hardiesse des vues d’Élise à une époque où, à l’école primaire, dessin et peinture restaient pratiquement lettre morte.
Sur quoi insiste-t-elle ? Beaucoup sur le côté pratique, n’hésitant pas à descendre dans le détail :
« Faisons notre possible pour mettre toujours à la portée de l’enfant des papiers de divers formats (Vieux cahiers, papiers peints, papiers d’épicerie et de boucherie et bien sûr aussi, du papier à dessin que peut-être la C.E.L. pourrait fournir au meilleur prix), des crayons divers, noirs et de couleurs et quelques stylos-billes. Pas de gomme. Des craies blanches et de couleurs pour réaliser des dessins au tableau noir et sur les papiers grand format et les murs lorsque l’on se sentira assez fort pour créer des fresques. Des pinceaux. Ils sont très chers et devront toujours être très surveillés, mis à sécher poils en haut dans une boîte. Les bricoleurs pourront faire eux-mêmes des pinceaux avec des stylos-billes usagés et des poils de vache ou des cheveux. On peut même pour les gros plans peindre avec un porte-plume dont la plume est habilement recouverte de coton hydrophile fixé avec un fil, aussi bien, on peut peindre avec ses doigts. C’est l’inspiration et la flamme qui importent. » (p. 20)
Elle continue avec les pots de yaourt pour les couleurs (à délayer la veille), le rangement dans des cagettes à fruits, le séchage des peintures sur des fils de nylon tendus... etc.
Elle suggère que si la place manque pour peindre, on peut installer les enfants à même le parquet (quelle révolution !) et organiser le temps pour qu’on dessine et peigne le plus possible.
Mais elle aborde aussi le vif du sujet : « Le plus grand obstacle viendra surtout de l’attitude du maître qui handicapé par son manque de culture admire et favorise le plat réalisme ou, pire, le "pompier". » (p.67)
« Tout ce qui est banal, vulgaire, déjà vu, boursouflé, prétentieux et sans style est pompier. » (p.45)
« Le contraire du pompier est l’original, l’inédit chargé d’affectivité neuve. » (p.50)
Elle affirme audacieusement qu’on n’impose pas de thème, (p.72), qu’on ne corrige pas les dessins d’enfants (p.36). « Il n’y a pas dans nos écoles un adulte qui dirige et un enfant qui obéit. Il y a simplement un enfant qui expérimente et un maître qui les suit. » (p. 15)
La part du maître doit être modulée selon l’âge : « Au-dessous de huit ans les enfants ne recevront aucun conseil du maître ; le rôle de celui-ci se bornera à favoriser l’exécution soignée du dessin de manière que la couleur ne noie pas le graphisme initial et participe à une unité dans laquelle, selon notre expression lapidaire : le dessin et la couleur se donnent la main. » (p.72)
« Tous les graphismes des enfants de quatre à huit ans sont originaux. Quelques-uns cependant s’imposent par une expression, une signification que nous ne savons pas toujours analyser : ils nous surprennent, éveillent des résonances neuves en nous, pour tout dire, ne ressemblent à rien et expriment beaucoup. »
En écrivant ces lignes, Élise a l’intuition du pouvoir thérapeutique du dessin d’enfant.
Mais : « Si les tout-petits n’ont pas d’hésitation, d’arrière-pensée paralysante de sentiment d’échec, il en va tout autrement des grands de dix à quatorze ans, venus de classes traditionnelles où la leçon d’observation conditionne le dessin si encore la copie n’est pas la méthode imposée par les contingences des classes surpeuplées. » (p.72)
Et pour redresser la situation, E.F. évoque quelques procédés « vaguement didactiques » :
– Pour éviter que les enfants se trouvent sans inspiration à l’heure fixée pour le dessin-peinture, leur fournir un cahier de dessin ou un cahier de brouillon dans lequel ils griffonneront à toute heure lorsqu’ils en auront envie et possibilité. C’est dans ces pages que le maître débusquera le graphisme original qu’il engagera l’enfant bloqué à reproduire plus ou moins exactement, en plus grand format – et peut-être en peinture – à l’heure prévue dans l’emploi du temps.
« Si vous avez pris l’habitude du cahier de dessin libre, si vous avez laissé l’enfant consigner par expérience tâtonnée ses libres trouvailles, vous aurez acquis tout comme eux le sens du détail original, vous saurez que ce sont ceux qui dénotent la fantaisie, l’invention personnelle et qui rompent avec la banalité. » (p.81)
– Pour entraîner les hésitants, elle encourage à faire dessiner les enfants en grand au tableau noir. Des perspectives peuvent s’ouvrir et des réactions en chaîne se produire.
– Et aussi : « À l’instant des heures creuses, partons à la chasse de nos plus beaux graphismes. Juxtaposons sur une grande page, sans souci de vraisemblance et de perspective. Nous serons alors étonnés de la richesse de l’œuvre ainsi obtenue. Usons alors librement de la couleur en faisant très attention de respecter cette pureté des contours qui donne toute sa valeur à l’œuvre originale. Cette systématique du graphisme original nous mettra définitivement à l’abri du pompier. » (p.51)
– Et encore : « Si possible exposer, dès le début, dans la salle de classe des œuvres suggestives sorties de nos cartons (si déjà nous avons un passé), ou prêtées par des camarades du département. » (p.30)
Cependant, pour les enfants de 10 à 14 ans « qui sont restés sur le quai » : « Faire voir des œuvres modernes, pleines de fantaisie et d’audaces dans lesquels le côté décoratif et fantastique a la meilleure part (...) et qui apporte une notion d’étrange, d’inédit qui débrayera l’imagination. Sans l’imagination, la vie serait invivable. » (p.80)
À ces conseils s’ajoutaient le jeudi, dans le département ou la région, les visites de classes au travail suivies de repas conviviaux à l’auberge du village, les circuits des cahiers de discussion, les expos des congrès annuels et des stages régionaux également annuels. Toute chose qui faisait qu’on se connaissait dans le travail, qu’on s’appréciait, qu’on se posait énormément de question et qu’on trouvait des réponses car on avait le désir intense de voir se déclencher dans sa classe multicours le processus de la création.
Naturellement, à partir de la pratique pédagogique personnelle, des trouvailles des enfants et du choc des rencontres, d’autres idées s’ajoutaient à celles d’Élise. La boule de neige grossissait.
Certes, il y avait des classes plus engagées que d’autres, mais rares étaient les classes ICEM sans les pots de yaourt aux couleurs multiples, sans les peintures au mur.
Pour certains maîtres qui travaillaient en dehors des heures de classe pour organiser l’atelier, l’affichage, les rangements... etc., c’était un investissement personnel énorme mais combien gratifiant. La vie et la profession se confondaient : « Je n’ai rien décidé. J’ai commencé d’installer ma profession dans ma vie, ma vie avec ma profession. Je m’en suis trouvé heureux au cours d’un demi-siècle. » (Extrait d’un texte anonyme du livre : « Le mouvement Freinet au quotidien », Les Amis De Freinet)
Et parallèlement, les enfants installaient aussi en grande partie leur vie dans l’école.
Aujourd’hui, tout cela est-il encore concevable ?
Certes les maîtres sont plus cultivés et mieux équipés sans avoir eu à payer le matériel de leurs deniers.
Mais d’autres facteurs viennent, à mon sens limiter ou interdire le développement de l’art dans les classes primaires :
– Les 24 heures de classe par semaine au lieu de 30.
– La concurrence de nouvelles activités : piscine, informatique... etc.
– La classe à un seul cours qui empêche une pratique suffisamment longue qui déboucherait sur le plaisir de la création et celui d’un début de maîtrise au sein d’un groupe continu en marche.
– Les classes surchargées avec des enfants plus agités et plus papillonnants.
– La raréfaction, sinon l’inexistence, de confrontations de travaux d’enfants dans des rencontres départementales, régionales, nationales.
– L’absence de classes témoins qui pourraient déclencher chez certains l’envie de s’y mettre à leur tour.
– etc. etc. etc.
Pour ma part, je me sentirais bien empêchée de travailler comme autrefois dans les conditions difficiles d’aujourd’hui.
Cependant, j’essaierais au moins de sauver l’expression graphique par ces griffonnages libres au crayon-bille sur cahier individuel. Car, pour cela, pas besoin d’espace, ni de matériel encombrant, le temps se trouvant, de-ci, de-là par petites bouchées. Mais il faut aussi que le regard du maître s’attarde sur ces pages, qu’il s’y intéresse et qu’il fasse un peu parler l’enfant, si celui-ci en manifeste le désir.
Et il se pourrait que, par ce biais du dessin, affleurent des « choses » qu’on comprendra ou qu’on ne comprendra pas. Cependant, l’essentiel n’est-il pas que ces « choses » sortent de l’enfant ; même s’il ignore qu’il les a exprimées ?
Mais c’est un volet particulier du langage graphique qui a déjà été traité et que je ne veux pas aborder ici.
Cependant, personnellement, je serais navrée de devoir renoncer aux autres aspects de l’art enfantin qu’il m’a été particulièrement donné de connaître et, surtout, je continuerais de savoir combien les enfants d’aujourd’hui en sont frustrés.
Mais qu’y faire ? Le vent peut-il tourner ? Et cette pulsion d’expression si intense et si nécessaire pourra-t-elle avoir à nouveau, un jour, droit de cité ?
Jeannette Le Bohec, 35520 La Mézière
Article paru dans le bulletin des amis de Freinet n° 69, juin1998, p.48-51