« J’ai voulu faire l’expérience aussi totale que possible de l’effacement de ma personne pendant toute une année de C.P.... J’ai pensé : « Et si nous avions une trop lourde part du maître ? »
Alors, tout en donnant les mêmes moyens matériels et les mêmes horaires, j’ai refréné le plus possible mes impulsions verbales, mes mimiques. J’ai généralement réussi, à ne pas interdire - même les réminiscences de Blanche Neige et de Poule Rousse dont ils étaient imprégnés - à ne pas valoriser, à ne pas critiquer, à afficher à peine (d’ailleurs pas de place cette année-là). J’ai demandé cependant par égard pour le prix du matériel et pour le temps de préparation de la peinture, qu’on ne fasse pas de mélange dans les pots afin que ceux qui avaient le goût du « propre » puissent quand même s’y exercer. Alors, pendant un an, les enfants ont tourné en rond : maisons, maisons, maisons, copies, copies, décalquages, stéréotypes, ennui général, stagnation, désintérêt. Je les ai suivis en CE1. Il n’était pas facile pour moi de faire volte-face alors que je les avais laissé s’installer dans cette technique de vie et pourtant, il m’apparaissait urgent et indispensable d’utiliser au mieux cette nouvelle année.
Le hasard fit bien les choses : une invitation à participer à une exposition à thème à la maison de la culture (un thème imposé ! je n’en étais pas à un sacrilège près !). Il fallait illustrer une exposition médico-poétique sur le cœur.
Sciemment je rectifiais le tir et, pour donner l’impulsion, je distribuais des matériaux nouveaux et beaux : de grandes feuilles de bristol d’un glaçage extraordinaire et de l’encre de Chine noire et Sienne (les seules qui restaient). Je ne sais quels ont été les éléments déterminants : les matériaux nouveaux ? la motivation de l’exposition artistique ? la visite préalable de l’expo médicale à Rennes ? le thème cœur ? mon changement d’attitude ? (Je ne fis rien de spécial : aucun conseil graphique ou pictural, seulement une attente et un intérêt qu’ils ont certainement perçus.) Une série insolite est apparue qui rompait vraiment avec le passé.
Alors j’ai pris un parti pris énergique et quasi chirurgical : j’ai dit à la cantonade que je ne voulais plus voir les éternels chats moustachus, les tulipes et les châteaux crénelés archi-vus depuis des mois, j’ai interdit le décalquage... je ne me suis fait cette fois aucun scrupule, pour dire qu’en copiant ou en décalquant on n’inventait rien mais qu’on faisait uniquement preuve d’adresse, Je ne pense pas qu’il y ait eu là-dedans aucun jugement de valeur.
La preuve pour moi était faite, qu’en laissant les enfants faire leur pain quotidien de ce genre de travaux, on les abandonnait à leurs conditionnements et on en faisait des prisonniers. On me dira peut-être que cette tendance à la copie, au décalquage, dénote quelque besoin profond, N’est-ce pas déjà la manifestation de la soumission au modèle donné, et au respect du critère de ressemblance véhiculés par la famille ? Les gens ont été formés à l’école du passé toute entière basée sur la reproduction servile.
Jeannette Le Bohec
Texte paru dans le dossier pédagogique de l’éducateur n°149-150,
les ateliers d’expression artistique, p.19-20
(Supplément au n°6 de l’éducateur du 15 décembre 1980)