Navigation dans l'œuvre de Paul Le Bohec, pour une école réparatrice de destins
Navigation dans l'œuvre de Paul Le Bohec, pour une école réparatrice de destins

Nous avons vécu intensément une vraie vie

I - Une conversion

1945, Paul Le Bohec que je viens de rencontrer me parle de Freinet et me propose une correspondance entre nos deux classes. Je trouve cette idée bizarre et n’y donne pas suite. Comment aurais-je pu alors imaginer que notre vie toute entière allait s’organiser autour de ce nom qui allait, presque chaque jour, revenir sur nos lèvres et toutes les joies que nous allions connaître à être associés à une grande œuvre.
Freinet et Élise Freinet ont transformé nos existences et donné à la mienne un relief qu’elle n’aurait jamais eu sans eux.
En 1946, le pays revivait, l’élan était partout. J’étais neuve dans le métier et vivant désormais aux côtés d’un "freinétiste" convaincu, il m’était impossible de ne pas être portée par le flux ambiant.
Jeunes, bouillants d’énergie, de rêve et de foi dans l’avenir qui s’ouvrait, nous parlions de nos classes, tard le soir, et évoquions d’exaltants paradis pédagogiques.

II – Passage à l’acte

Passé le discours, il me fallait passer aux actes. Pour cela, remettre en question ce qu’on venait de m’enseigner à l’école normale. et qui m’avait valu de si bonnes notes ; essayer d’entamer une manière de faire dont je n’avais - à part Paul - aucun exemple, ni dans le canton, ni bien au-delà ; risquer l’hostilité des collègues qui pourraient prendre mon travail comme une critique informulée, même si je me gardais de tout prosélytisme ; m’assurer que les enfants ne feraient pas les frais de mes tâtonnements que je voulais prudents - comme si, de toute façon, une débutante ne tâtonnait pas - …
Le hasard me favorisa : une classe enfantine de 30 élèves paisibles - sans aide maternelle, hélas ! -
Seule consigne de la directrice : « Que les enfants se plaisent à l’école ! », car cette classe nouvelle était un ballon d’essai pour l’école publique neuve qui se construisit à côté, cinq années plus tard. Un programme qui me convenait fort en l’absence de tout regard inquisiteur quant à ma manière de le réaliser.
Mais par quoi et par où commencer ?

« Déscolastiser, avait dit Freinet. »

J’appris à changer mon regard, à voir, non des écoliers tous semblables, mais des enfants dans leur diversité.
C’était simple. Mais déjà révolutionnaire !

III – L’art enfantin d’abord

Je tâtais d’abord de ce que l’on appelait "dessin libre", mais qui concernait aussi bien la peinture, l’encre de chine et beaucoup d’autres techniques. Ce choix n’était pas dû au hasard. Étant élève au Cours Complémentaire, j’avais moi-même étonnamment connu les joies du "dessin libre". À vrai dire, c’était un dessin à thème, mais on nous laissait si bien la bride sur le cou que lorsqu’on nous demandait : " un moyen de locomotion", je pouvais me permettre de peindre un petit âne gris.
J’avais donc une petite idée de ce que j’allais offrir aux enfants, sans toutefois pouvoir imaginer le développement que prendrait cette aventure.

Les balbutiements
Ma propre expérience ne pouvait me servir. Avec mes petits, je tâtonnais longtemps. Il y eut : la toute première période des formats 22X17 ; l’époque où je repassais traits et couleurs mal assurés ; agrandissais au carreau les jolis, mais tout petits dessins d’enfants ; présentais sans succès des œuvres de maîtres ; affichais les peintures d’enfants les plus originales ; donnais des blocs de sténo où ils griffonnaient librement à temps perdu.
Tous ces balbutiements qui durèrent des années se soldèrent par plus ou moins d’échecs et de réussites pour nous mener enfin, comme aimait à le dire Élise, à une voie royale où ma classe, devenue entre temps un CP-CE1-CE2, se mit à produire, sans autre stimulation qu’un matériel impeccable et un intérêt très vif de ma part, des œuvres dont la variété, les dimensions, l’inspiration me coupaient le souffle et dépassaient de bien loin mes très modestes capacités artistiques. Heureusement que la règle était de ne conseiller ni thème, ni trait, ni couleur. En le faisant, j’aurais étouffé à coup sûr les imaginations qui avaient su se débrider.

La part d’Élise
Je ne suis pas arrivée seule à lancer ma classe. Élise m’a longtemps accompagnée. Ce fut d’abord l’envoi pour critique de nos petites peintures. Puis, avant le congrès d’Angers 1949, elle lança à tous un appel pour une exposition d’albums d’enfants :
« Il faut que nous ayons là-bas un beau stand susceptible de faire sentir aux visiteurs la fertilité, la fraîcheur, l’éclat du génie enfantin... Le dessin, les couleurs parachèvent le texte... »
Le bain de mer forcé de son petit chat que Guy-Guy nous raconta nous fournit le texte d’un album que la classe illustra parfaitement et que j’emportai à Angers. (Je l’ai encore)
Élise et Freinet s’en enthousiasmèrent. Le 13/12/49, elle m’écrivait :
« Freinet vous demande comme une grâce de nous laisser encore un peu vos albums » (La classe de Paul avait aussi présenté son "Jean-Marie Pen-Coat" déjà édité en "Enfantine".)
Mais une plus belle récompense nous attendait : "Le petit chat au bain de mer" parut peu après en numéro 1 d’une nouvelle collection CEL en couleurs d’albums d’enfants par des enfants qui devait durer quelques années. C’était une première et, pour moi, une totale surprise et un immense encouragement.

Je dois au stage de Boulouris (1956) que Freinet et Élise animèrent, ma prise de conscience claire de l’Art Enfantin. Élise faisait peindre enfants et adultes et partait en guerre contre le " pompier" :
« Ces dessins pauvres et secs, sans chaleur ni tendresse...Maisons tracées à la règle, hommes réduits à une anatomie sommaire... arbres aux toujours mêmes branches rayonnées... fleurs stylisées sans grâce... »
Elle lui opposait :
« La création originale, inédite, chargée d’affectivité et de caractéristiques personnelles dans la ligne, la mise en page, dans l’arabesque... » ( "L’enfant artiste" CEL 1963)
Elle cingla d’un « Le pompier, c’est vous » la malheureuse qui avait posé une question par trop stupide.
Elle voulait à tout prix sortir de l’ornière "l’indécrottable primaire". Aujourd’hui encore, elle trouverait à s’employer.
Dès 1949, elle s’était attelée à cette immense tâche et la poursuivit sans relâche jusqu’au début des années 60, par des cahiers de roulement et des chaînes d’albums. Les premiers traitaient de théorie, les secondes présentaient des réalisations de classes. Ainsi, les nouveaux venus qui affluaient pouvaient s’insérer dans la ronde et bénéficier des acquis pour apporter plus tard leur coopération. Il y avait à prendre, et puis, à donner. C’était la condition nécessaire à la poursuite du Mouvement. C’est peut-être ce qui lui manque aujourd’hui.
Pour déscolastiser le dessin et la "littérature enfantine", elle s’acharnait à travers ces pages à pourchasser les poncifs, à secouer les inerties et les timidités, à fustiger les irresponsables qui laissaient traîner ou s’égarer un cahier...
Ses contraintes d’éditions pour "La Gerbe", "Les Albums d’Enfants", la revue "Art Enfantin" n’étaient pas toujours comprises, non plus que ses nécessaires exigences pédagogiques.
Elle maintenait haut sa pédagogie de subtilité et nous étions nombreuses à la suivre.

La classe d’Hortense
La classe maternelle au travail d’Hortense Robic que je visitai à Naizin, puis, à Saint-Cado (Morbihan) me stupéfia et me fit faire un grand bond en avant. "Un dieu est en elle", avait dit une inspectrice.
C’était si vrai que je n’ai jamais retrouvé mieux que ce petit univers chatoyant et laborieux où les petits de 2 à 5 ans maniaient avec le même bonheur : pinceaux, aiguilles, ciseaux, marteaux...Voici ce qu’en écrit Freinet, le 5 novembre 1961 :
« Je ne m’étonne pas que la visite de sa classe ait fait avancer ton évolution. À voir les productions d’Hortense, on pourrait croire qu’elle n’est qu’expression libre, disons anarchique, non codifiée. Or, c’est Hortense qui, parmi les écoles maternelles a l’organisation du travail la plus parfaite. J’ai vécu quelques jours dans sa classe et j’ai admiré le soin qu’elle apporte aux outils et à l’organisation du travail. Quand les enfants rentrent dans la classe, tous les outils sont prêts. Les enfants peuvent se mettre au travail. Hortense n’a à peu près rien à dire. Elle n’a qu’à aider ses élèves au travail. »

Mais d’autres noms de petits pays devenaient des symboles : Augmontel (Tarn), Saint-Benoît (Vienne), Pitoa (Cameroun) et tant d’autres qui se mirent à remplir la revue "Art Enfantin", les expositions, dans une profusion de lignes et de couleurs ; avec le moment fort de la "Maison de l’Enfant" du premier congrès de Nantes (1957).

J’ouvre ma classe
À mon tour, je me risquai à ouvrir à tous ma classe en création artistique.
Un certain jeudi, une cinquantaine d’amis et de curieux essayèrent de se faire tout petits pour ne pas trop perturber les enfants, d’ailleurs nullement décontenancés par cette affluence. Je ne l’étais pas non plus, car c’était eux les acteurs, moi je n’étais là que pour les servir en matériel et les regarder faire. Les incrédules – et il y en avait dans le canton depuis qu’un inspecteur sympathisant m’avait demandé d’afficher une exposition dans la classe où il faisait, cette année-là, sa conférence pédagogique sur le dessin – furent bien obligés d’admettre que c’était bien les enfants qui créaient et non la maîtresse, si on faisait l’impasse sur ses longues années de recherche et sur "la part du maître",  si subtile qu’on pourrait la comparer à de très légères touches qu’on imprimerait du bout du petit doigt au gouvernail d’un bateau.
La peinture enfantine a été le meilleur de ma vie d’enseignante. Outre la joie qu’elle m’a donnée, elle m’a permis de mesurer dans quel état de sous-développement l’école traditionnelle abandonnait les enfants. Car ce que l’art enfantin m’avait démontré était transposable à toutes les activités scolaires. Et c’est à Élise que je devais cette conscience-là.

Élise à l’école de l’enfant
Mais je serais tentée de croire qu’Élise elle-même a aussi appris en avançant avec nous. Le filon qu’elle avait découvert était plus riche qu’elle ne l’avait sans doute d’abord pensé. Comme nous, elle s’émerveillait des productions, de plus en plus riches, des "classes artistes", dont sa propre école.
Le 10 juin 1961, elle nous exprimait son enthousiasme :
« Nous sommes actuellement plongés dans l’aménagement de notre musée de Coursegoules. Nous sommes envoûtés et pensons céramique...Ce sera un succès que notre Maison. Que d’enseignements pour moi, en cette fin de carrière ! Chapeau devant l’enfant ! »
Mais c’était elle "l’inventeur." Elle qui, la première en France, avait porté le pic dans la veine en nous invitant à l’imiter. Il ne faudrait jamais l’oublier.

IV – Les congrès

Comme le premier congrès pour beaucoup, celui d’Angers fut pour moi le grand choc.
Pour la première fois, l’accent méridional tintait à mes oreilles bretonnes ; pour la première fois, j’étais plongée avec mille personnes dans cette multiplicité d’échanges, dans cette effervescente et ahurissante foire aux idées ; confrontée à ces expositions de travaux d’enfants jamais vus, comme ces dizaines d’albums offerts en confiance sur une longue table aux regards avides des visiteurs ; intriguée par ces étranges réunions de commissions... Je demandais timidement, entrebâillant une porte où se lisait "Cours Élémentaire" : « Est-ce que je peux entrer ? » « Bien sûr, ici on entre et on sort comme on veut. »
Suzanne Daviault et une équipe travaillaient à l’élaboration de fiches sur divers animaux et se répartissaient les tâches pour les mois à venir. Je ne comprenais rien à ces relations, au but poursuivi. J’ignorais tout du travail coopératif.
Dans les couloirs, à table, les discussions continuaient. Et la bonne humeur régnait...Et les chansons fusaient. Je n’aurais jamais imaginé qu’un travail sérieux put se faire dans la joie.
Dans les plénières, Freinet, col de chemise largement ouvert – alors que tous les instituteurs portaient la cravate – parlait si simplement, si éloquemment et avec un tel accent de conviction qu’on ne se lassait jamais de l’entendre et de l’applaudir longuement, très longuement, tant nous étions heureux des perspectives infinies qu’il nous révélait.
C’est sur les marches de l’édifice où venait de se prendre la photo de groupe que nous nous présentâmes à lui. Freinet était la gentillesse, la simplicité même. Je fus frappée par l’intelligence de son grand front et par l’air de bonté de son visage. Il était l’anti-hiérarchie, mais la force qui émanait de sa personne en faisait, malgré lui, un leader naturel.

De multiples congrès suivirent avec la longue et fastidieuse séance inaugurale où Préfet, Maire, Recteur, Inspecteur d’Académie, représentants de divers partis politiques, d’organisations syndicales et de multiples associations locales y allaient de leurs interminables discours. Ensuite, la fête pouvait commencer. Car nous allions à ces congrès comme à une fête.
Si j’en manquais un seul, je sentais que je prenais du retard, que la consolidation et la construction de ma pédagogie allaient en souffrir Les comptes-rendus de "l’Éducateur" n’y suppléeraient pas. Cette remise en question permanente m’était nécessaire et me permettait de retoucher sans cesse ma pratique; comme m’était aussi très utile ce grappillement d’idées et d’expériences dont ce milieu regorgeait. Je pouvais y trouver des sécurités pour aborder des domaines nouveaux.
C’est ainsi que je commençai à investir la méthode naturelle de lecture en tournant autour des toutes premières expériences d’Henriette Fort (Fontaine les Grès, Aube) qui manipulait de si touchantes boîtes d’allumettes. Et, plus tard, au Congrès de Caen (1962), en tirant mes conclusions d’une vive controverse entre des enseignantes de CP. Peu à peu, en confrontant mes idées avec celles de Paul, j’élaborai une pédagogie bien personnalisée. Car il n’y avait jamais de modèle fixé une fois pour toute. Ni de recettes.
C’était le côté inquiétant, fascinant, attirant, stimulant de la Pédagogie Freinet où liberté et créativité n’étaient pas seulement l’apanage des enfants, mais aussi du maître qui cessait d’être un exécutant passif et s’émancipait, après réflexions et responsables mûrissements, de toute tutelle infantilisante.
Nous revenions de ces congrès, un peu ivres de perspectives, un peu plus forts pour affronter le quotidien, un peu meilleurs d’avoir baigné dans ce bain de générosité. Et cela parce qu’un homme avait eu l’intelligence de faire se rencontrer des éducateurs de tous les coins de France et de l’étranger sur un plan de totale égalité. Des éducateurs eux-mêmes en recherche.

V – Enrichissement de notre environnement

Notre environnement des Côtes-du-Nord se peuplait de présences amies. Le groupe départemental bien organisé par les Le Jort, puis par Jo Le Mener, tournait bien.
Depuis 1953, nous avions une voiture et nous faisions allègrement, un jeudi par mois, par des routes difficiles, les 100 ou 200 kilomètres qui nous menaient à la classe d’un camarade. Les enfants étaient toujours présents et travaillaient devant nous en texte libre, imprimerie, lecture. C’était du concret. L’Inspecteur avait donné son autorisation, le curé aussi, car c’était jour de catéchisme. Les parents et les enfants étant toujours d’accord.
C’est ainsi qu’on allait chez Louise Auvray, Simone Leroy, les Colleu, Geneviève Ganne, les Riou, Lecoq, Chauvel, Claude et Henri Thomas, Lemercier, Gaby Tréanton, Michèle Le Guillou et d’autres encore... Après le départ des enfants, les questions et les réponses pleuvaient. Des cahiers locaux de roulement s’organisaient sur des sujets d’actualité… La matinée se terminait par un repas en commun dans un petit bistrot du bourg.
Imaginons un instant que tous les instituteurs se soient mis à cette co-formation !!!

Le groupe fut assez solide pour organiser à son tour deux stages régionaux importants à Saint-Brieuc. Mais nous accourions aussi aux autres stages bretons : Quimper, Lanmeur, Lanvéoc, Étel, La Montagne… Nous montions à Montmartin en Normandie ; nous redescendions à Buis-les Baronnies, Sospel… à Carcassonne, Albi, Bazas pour entendre la parole poétique de Delbasty. Et à Aragnouët ou Le Pin pour le stage des Techniques sonores avec Pierre Guérin, Dufour et le B.E.T.A.
Mais, le Mouvement, c’était aussi pour moi : les Berteloot, les Lémery, Beaugrand, Ueberschlag, M.E.B. et l’équipe de Cannes... Et nos aînés : Daniel, Alziary, Faure, Lallemand ... et des centaines d’autres travailleurs que je me sens coupable de ne pas pouvoir tous nommer : Marcelle Drillen, Gisèle Page, Thérèse Vigo, Paulette Quarante, les Delobbe, les Monthubert, les Reuge, Jeannette Debiève et tant et tant d’autres, des centaines... tous remarquables et combien modestes.

Mais comment font-ils aujourd’hui, à l’ICEM, pour se communiquer la subtilité et la sensibilité de la Pédagogie Freinet ? Car jamais l’informatique et le téléphone – que nous n’avions même pas – ne remplaceront la présence humaine.

VI – Et mes avancées

Le texte libre
Je n’en étais pas restée à l’art enfantin. Dès 1949, ma classe pratiquait le texte libre que j’avais abordé sans appréhension, croyant que : papier + crayon = texte libre.
L’exploitation que j’avais vu en faire Madame Veillon, dans sa démonstration du Congrès d’Angers : vocabulaire par la chasse aux mots, grammaire, orthographe bousculait la tradition mais ne m’effrayait pas trop.
J’en serais peut-être restée longtemps à ce stade du texte narratif dont on usait ensuite plus ou moins traditionnellement, si je n’avais vu naître dans la classe de Paul, à l’école des garçons, des textes qui par leur fantaisie, leur poésie, l’expression directe ou indirecte d’une joie ou d’un tourment me firent m’interroger sur cette mise à la liberté qui avait si bien porté ses fruits dans mes ateliers artistiques. Mais il m’apparaissait clairement que les enfants n’accéderaient pas spontanément à cette liberté. Là non plus, il n’y aurait pas de miracle si je ne m’en mêlais pas. Il fallait un apprentissage, un certain forçage, la nécessaire prise de conscience par les enfants que, non seulement, ils avaient des yeux pour voir, mais une vie intérieure pour sentir et ressentir. Et que ce qu’on sent et ressent, on peut l’écrire.
Je me donnais alors le droit – sans culpabiliser vis-à-vis d’une stricte fidélité à un idéal de liberté formelle – d’exiger d'eux un texte obligatoire, à heure fixe. Seule liberté : le thème...
C’est ainsi que par un tâtonnement semblable, mais plus rapide que celui que nous avions connu en art enfantin, la classe entra dans le texte libre libre. Texte qui méritait son nom parce que les enfants avaient appris à ouvrir en grand l’éventail de toutes leurs possibilités, dans une véritable liberté d’expression qu’ils avaient conquise.

« Je crois que les perles sont des petits enfants. Je leur parle à mi-voix. Si quelqu’un m’écoutait, il ne comprendrait pas ce que je dis parce que je parle le langage des perles aux perles. » (R. 8ans)

« La Terre s’est faite entre elle. Elle se guérit de sa fatigue. Elle est très fatiguée à force de tourner sur elle-même. Un jour, elle tombera, tombera. En tombant, elle tournera et des millions, millions de gens vont mourir en quelques instants. Ces pauvres gens qui n’avaient rien fait. Ça aussi, c’est l’avenir. Ça se fera, ça ne se fera pas. Je ne sais pas si la terre tombera un jour. Tomberas-tu ? Tombera pas ? Terre dure. Terre molle. » (F. 9 ans)

Il y en eut des centaines de cette veine...

La méthode naturelle de lecture
Je ne me lançais qu’en 1960 dans la méthode naturelle d’apprentissage de la lecture. Je comptais sur ma déjà longue expérience du CP pour pouvoir, au besoin, redresser la barre. Car je ne pouvais me permettre d’échouer. Pour les enfants d’abord ; ensuite, pour le bon renom de l’École laïque et enfin, pour moi-même, à qui les collègues n’étaient pas prêts à faire de cadeaux. Je dis donc adieu, à l’ennuyeux "Poucet" et à son écureuil. Ce fut un adieu définitif. Désormais, l’apprentissage se fera sans livre, à partir des textes d’enfants. Et tout se passera bien.

VII – Vence, notre pôle

L’école de Vence était notre pôle.
Avant chaque rentrée, une cinquantaine d’enseignants répondant à l’invitation de Freinet s’y retrouvaient pour les "Journées d’études".
Nous installions notre tente sur l’une des plates-formes en terrasse qui s’étageaient sous les bâtiments. Plus tard, ce fut sur un terrain acheté par la C.E.L. et aménagé en camping, au bas de la colline.
Ces journées avaient un charme différent de celui des congrès. Le cercle était plus restreint, on s’y trouvait en contact direct et répété avec Freinet et nos amis. Les échanges y gagnaient en densité. La magie de la Provence opérait aussi sur nous, gens du Nord, par les odeurs des pins, du thym, les chants des cigales, des courtilières, par le soleil et la douceur parfumée de la nuit, à la veillée, au théâtre en plein air aménagé tout en haut de la colline et peuplé par les enfants de l’école, de hautes et originales statues blanches,
Pendant que l’équipe de cuisine préparait les repas végétariens, d’autres groupes travaillaient aux fichiers, aux livrets de lecture, aux boîtes enseignantes. Freinet, débordant d’initiative avait toujours quelques aménagements ou quelques nouveautés à proposer.
En fin d’après-midi. des groupes partaient en visite à la C.E.L à Cannes la Bocca, à la fondation Maeght à Saint-Paul de Vence ou au musée de Coursegoules plein d’éblouissants chefs-d’œuvre.... Nos enfants barbotaient dans la vieille piscine de l’école.
C’était une vie hors du temps, une vie de bonheur faite de travail et d’amitié sans ombre aucune, excepté au moment de la douloureuse affaire Pons.
Que ne peut-on ressusciter de pareils moments pour les rendre plus crédibles et pour en partager encore l’harmonie. Un ressourcement incomparable avant le nouveau départ de la rentrée. Départ qui, bien que se faisant toujours dans l’élan d’un passionnant et permanent réajustement de nos pratiques, n’en était pas moins, pour beaucoup, le retour aux inévitables mesquineries du monde ordinaire et aux dépenses d’énergie qui, bien que librement et joyeusement consenties, nous amenait, à chaque fin de trimestre, au bord de l’épuisement physique.

VIII – Les lettres

Je ne peux passer sous silence l’immense avantage que nous avons eu de bénéficier d’une correspondance personnelle avec les Freinet. Commencée en 1947 par quelques lettres espacées dans le temps, cette correspondance se densifiera au cours des années et ne s’arrêtera avec Freinet que le 5 octobre 1966, trois jours avant sa mort et durera avec Élise jusqu’en 1969.
C’était principalement à Paul – mais j’en profitais – que tous deux s’adressaient très souvent pour demander un article et ensuite pour en approuver chaleureusement le contenu ou faire des réserves sur certains détails ou tendances. Mais aussi pour discuter d’idées :
« J’aimerais bien que tu m’envoies le fruit de tes tâtonnements avec tes observations et celles des enfants. J’expérimenterai moi-même ici, à l’auberge, et te rendrai compte. Il faudrait pousser le plus loin possible l’expérimentation de base avant de publier. » (22-1-65)
Élise était souvent, mais pas toujours, de l’avis de Freinet. À une époque où celui-ci exprimait fermement son désaccord de la mise en question par Paul de l’imprimerie au CP-CE, elle écrivait, le 3-4-62 :
« Reste toujours toi-même très cher Le Bohec et tout le monde sera toujours bien content de te prendre comme tu es (...) Avec ou sans journal, ta classe reste "le poème d’enseigner". »

Dans ces échanges épistolaires, j’étais le témoin admiratif du talent et de l’ardeur inlassable avec lesquels Freinet assura, jusqu à son dernier souffle, la marche de son mouvement et du courage avec lequel Élise tenta de prendre sa si difficile suite.
C’était deux êtres exceptionnels qui s’entendaient et se complétaient admirablement. S’ils ne s’étaient pas consacrés à la pédagogie, Freinet serait sans doute devenu un grand leader syndical ou politique. Et Élise, une artiste reconnue.

Par ces lettres, nous nous sentions, à longueur d’années, très proches d’eux et partagions à distance leur vie. Nous étions au courant de leurs réflexions, de leurs projets, de leurs espoirs, de leurs préoccupations, de leurs déceptions, de leurs gros soucis. Après chaque coup dur, l’optimisme de Freinet reprenait très vite le dessus. Et il avait à ses côtés l’intuitive, l’indomptable Élise.

IX – Non sans peine

Leur amitié, je devrais dire leur affection, n’a cessé de maintenir notre confiance et de renforcer notre détermination à continuer de construire avec eux cette pédagogie.
Car ce décor qui pourrait évoquer un beau conte avait un envers. Tout n’était pas idyllique dans et autour de mes classes. J’ai, un jour, écrit ma révolte dans "l’Éducateur" sous le titre "33 dans un F3." Est-ce que des adultes supporteraient de vivre tous les jours, à plus de 30 personnes dans un appartement de cette surface ? Et que faire d’autre, s’il s’agit d’enfants, sinon de crier au scandale ? Je me suis juré, ce jour-là, de ne jamais parler de Pédagogie Freinet, ni de présenter des réalisations d’enfants de mes classes sans dire que tout cela ne s’était pas fait dans la facilité. Et dans quelle encre devrais-je tremper ma plume, lorsque j’avais la charge de 55 ou 60 élèves pendant les trente heures hebdomadaires et durant 3 ou 4 semaines parce que des collègues, souvent en congé, n’étaient pas remplacés ? Et la souffrance des journées sous tension, de 8 h 45 à 16 h 30, parce qu’il fallait aussi surveiller, chacun à son tour, une cantine très sonore ? J’y ai gagné des insomnies très tenaces.
J’ai aussi le remords de n’avoir pas pris garde que nous étions en train de sacrifier toute notre vie privée – principalement, l’attention à porter à nos propres enfants – sur l’autel de la pédagogie (passe encore ) mais, aussi, sur ceux des oeuvres périscolaires et de la politique.
Car notre temps et même nos nuits, étaient aussi dévorés par l’Amicale laïque et le Parti Communiste.
Nos enfants, livrés à eux-mêmes, frôlèrent plusieurs fois l’accident grave pendant qu’à l’école, j’organisais la journée de classe du lendemain, que Paul faisait à vélo le tour du canton pour une campagne d’abonnement aux B.T. et à "l’Éducateur", que nous quêtions, de porte en porte des signatures contre la loi Barangé et pour l’Appel de Stockholm. Et que de nuits passées à des entrées et au bar des bals de l’Amicale laïque, à des réunions de cellules, à des collages d’affiches dans les sept communes du canton, à des inscriptions de "Paix en Algérie" sur les routes, à des incitations à s’inscrire pour remplir des cars conduisant à des meetings contre cette guerre, à des accompagnements de candidats à des réunions électorales...
Paul a pu sauver sa partie de foot du dimanche. Et on se souvient mieux à Perros du goal de l’U.S.P. que de l’instituteur de Trégastel.
Moi, rien. Par perfectionnisme, par volontarisme, j’ai tenté de faire face à tout. La sagesse ne m’est venue que trop tard.

Nous n’aurions pas voulu d’une vie vide, mais nous avons, comme beaucoup, croulé sous diverses tâches, plus ou moins souhaitées, l’une appelant l’autre. À certaine époque, Paul a fait des choix, privilégiant un moment le P.C. pour revenir prioritairement, au bout de quelques années, au militantisme pédagogique.
Tous les militants doivent se trouver confrontés un jour à cette situation. Ils s’engagent sur un fait précis, s’aperçoivent que tout est contingent et se trouvent en première ligne sur plusieurs fronts où ils rencontrent d’ailleurs les mêmes camarades : ceux qui n’acceptent pas la fatalité. C’est encore vrai aujourd’hui. Alors ?
Sans doute, tout bonheur se paie. Or, sans prendre le temps de l’analyser, nous vivions le bonheur de toujours essayer de mettre nos actes en accord avec nos idées, dans un travail en commun avec les Freinet et tous ceux qu’ils nous avaient fait connaître.

Nous avons, malgré tout, le sentiment d’avoir vécu intensément une vraie vie.

Jeannette Le Bohec, 20 janvier 1996