Navigation dans l'œuvre de Paul Le Bohec, pour une école réparatrice de destins
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Parmi les plus grandes joies de ma vie

Élise, pour moi, c’est une écriture bleue, comme ses yeux, venant quasi hebdomadairement de 1949 à 1969, nous maintenir en éveil.

L’animation personnelle qu’elle assura au stage de Boulouris en 1956 avec, déjà, des groupes d’adultes et d’enfants, me fit entrevoir le champ immense de recherche que constituaient le dessin et la peinture d’enfants, et par extrapolation la ri­chesse du tâtonnement expérimental appliqué à tous les domaines. Notre vie entière fut dès lors, définitivement orientée. Je lui dois mes plus grandes joies : celles de voir se développer dans nos classes le génie créateur des enfants. Élise nous avait fait découvrir la créativité bien avant que ce mot gadget n’envahisse le marché.

Son esprit fécond était sans cesse en mouvement. Elle nous stimulait par une correspondance riche, pour nous associer à son travail. On ne soulignera jamais assez l’importance de la correspondance du couple Freinet dans la création de leur Mouvement et son maintien.

Elle conçut le projet, vers 1950, de lancer les classes dans la création d’albums par et pour les enfants. Pour cela, elle se battit pendant plusieurs années, innovant divers moyens de communica­tion : cahiers de roulement entre enseignants, à travers la France (c’était nouveau), albums boule-de-neige entre les chaînes de classes (c’était nou­veau), lettres personnelles avec conseils directifs s’il le fallait et chaleureux encouragements pour toute initiative. Emportée par sa conviction, elle ne savait pas modérer son ton et c’est avec la même passion qu’elle nous exprimait ou sa sévère répro­bation ou son fougueux enthousiasme. Nous l’ac­ceptions sans restriction. Nous étions trop cons­cients de l’importance de la cause et de la faiblesse de nos moyens.

Élise concrétisa tout ce travail par la parution de la belle, mais hélas trop coûteuse et brève collection des albums d’enfants dont nous appréciâmes fort les couleurs, la variété des formats, les couvertures cartonnées. (C’était un luxe venant après la présen­tation simple des méritantes Enfantines). Les en­fants de l’époque les surent bientôt par cœur. De­mandez-le leur.

Je crois que c’est par la guerre sans merci qu’Élise livra au « pompier » que l’art enfantin émergea peu à peu dans les classes et eut droit de cité dans le Mouvement Freinet au-delà. Sa consécration fut la Revue du même nom. Élise lui donna, dès son lan­cement, le meilleur d’elle-même. Les soucis ne lui manquaient pas.
« Les abonnements reçus ne paient pas le premier numéro » nous écrit-elle. Chaque publication pose les mêmes problèmes, il faut harceler les cama­rades pour qu’ils lui communiquent leurs expériences et les œuvres de leurs classes et cela dans les délais impératifs imposés par l’édition. Il lui faut vaincre la réticence ou la timidité des instituteurs peu entraînés à s’exposer de la sorte. Mais Élise sait trouver les mots pour galvaniser, pour exiger. Que de colis dut-elle déballer, inventorier, trier pour alimenter sa Revue !

À cette époque Élise vit à fond : « La vie est belle » nous écrit-elle et elle en aime « l’ampleur et ses promesses ».

Elle trouve le temps de composer son livre L’enfant artiste qui paraît en 1963 –et dont elle espère beau­coup– tout en continuant à s’occuper de son École de Vence, sans négliger de rassembler les œuvres de tous les coins de France en vue des rayon­nantes expositions des Congrès annuels de Pâques. Qui ne se souvient encore de « La Maison de l’Enfant à Niort », pur chef d’œuvre parmi tant d’autres.

À Coursegoules, petit village provençal, elle ouvre un musée où sont exposés les travaux des enfants de l’École de Vence et, en particulier, de merveil­leuses céramiques.

On s’essoufflerait presque à la suivre, elle, pourtant notre aînée, notre mère, au sens nourricier du terme, osons le dire !

Elle suit de près l’œuvre de Freinet et y participe. La mathématique moderne l’interroge, elle la res­sent intuitivement comme un art.

Dans une pédagogie de totalité, il était normal d’inclure la santé. Élise s’en préoccupe très tôt et fait paraître Principes d’Alimentation rationnelle que ne désavoueraient pas les bios d’aujourd’hui, 50 ans après. Plus tard ce fut la Santé de l’Enfant. Son œuvre est marquée par l’ampleur, la diversité et surtout par son actualité.

Au cours des années, elle ne cesse de nous éton­ner : voici qu’un jour, en arrivant à Vence, nous dé­couvrons avec une stupeur admirative, le théâtre en plein air qu’elle vient de construire avec les enfants, parmi les pins : colonnes blanches, statues plus grandes que nature.

Vence devient, par Élise et Freinet, un pôle pédago­gique. Chaque année, une cinquantaine d’ensei­gnants répondent à leur invitation pour y travailler aux Journées d’Étude, parmi eux Louis Legrand... Dottrens... et bien d’autres. L’atmosphère est exal­tante. On y vit dans un fourmillement d’échanges. On y connaît un bonheur étrange, hors du temps, dans les parfums des collines provençales et le chant des cigales. Ressourcement nécessaire après une année scolaire passée dans un milieu souvent indifférent ou hostile.
Vence est à l’avant-garde de la pédagogie. Des visiteurs venus du monde entier y défilent tout au long de l’année.

Le formidable élan créateur impulsé au Mouvement le préserve d’être à la remorque de qui que ce soit, de quoi que ce soit.
Sans structures rigides, il croît et buissonne par la force de ses idées justes. Des années après la dis­solution du couple Freinet, le Mouvement bénéficie­ra encore de leur dynamique.

Le 9 octobre 1966 arrive à Trégastel une ultime lettre –à Gars, ce jour-là on enterrait Freinet–. Aux quelques lignes tracées par la main fatiguée de Freinet, Élise avait ajouté : « Freinet est à nouveau terrassé par une crise semblable aux deux autres, mais plus sévère, vous allez avoir à vous tenir pour le travail sérieusement fait en commun. Affectueu­sement. Élise ».

Élise luttera encore quelques années à l’intérieur de l’ICEM avec énergie et dévouement. Mais le cher compagnon n’est plus là, le couple si complémen­taire s’est dissous. Élise se retire.

Jeannette Le Bohec, Pâques, 3 avril 1983
Texte paru dans le Bulletin des Amis de Freinet n°38, juin1983, page 19
et dans le bulletin des amis de Freinet n°105, décembre 2018, pages 24-25